Pollution par le fumier

Pollution par le fumier

par Véronique Armstrong, B.A., M.Env., professionnelle en environnement.

Le bacon, les charcuteries et les produits laitiers sont loin d’être les seuls produits de l’élevage animal. Ce dernier s’accompagne également d’une importante quantité de fumier.

À eux seuls, les animaux d’élevage des États-Unis produisent 130 fois plus de déchets que la population mondiale humaine, soit 39 tonnes de fumier par seconde (PCIFAP, 2006). Un élevage de poules de chair en produit 2 900 et un élevage de bovins, 155 000 (Foer, 2009). Avec une moyenne de 62 kg par jour, la vache laitière est la plus grande productrice de fumier (Statistique Canada, 2006). Or, au Québec, en 2016, on ne dénombrait pas moins de 503 000 vaches laitières et génisses (Gouvernement du Canada, 2016). À elle seule, l’industrie laitière du Québec génère dont près de 11 millions de tonnes de fumier par année.

Dans ce sombre palmarès, les cochons ne sont pas en reste. Avec une moyenne de 2,5 kg de fumier par individu par jour, ils ne produisent pas autant de fumier que leurs consœurs les vaches (Statistique Canada, 2006). Ils compensent toutefois en nombre, et ce, grâce aux mégaporcheries qui sont toujours plus nombreuses à parsemer le paysage agricole. Ces industries ont vu le jour au Québec dans les années 1990 dans le but de maintenir la compétitivité du marché et de faire de la province l’un des plus grands exportateurs de cochons du monde. Ces 7,2 millions de cochons génèrent donc chaque année 6,5 millions de tonnes (Cipriani, 2016).

Or, tant de méga-porcheries impliquent nécessairement un important volume de fumier, un volume que l’industrie a le plus grand mal à gérer. Au Québec, le mode de gestion du fumier est la gestion liquide, une méthode qui pose problème de par sa nature même. Ainsi, une énorme quantité d’eau est utilisée à des fins de nettoyage des installations et de dilution du fumier. Dû à une demande croissante et à des impératifs de rendement et de productivité, cette forme de gestion gagne sans cesse en popularité (Coalition Eau Secours!, 2006). Elle a également pour effet d’augmenter le volume de déjections dont il faut disposer ainsi que la consistance de ces déjections, cette dernière en facilitant grandement le ruissellement lors de l’épandage. Ainsi déversé sous forme de liquide, le fumier empoisonne les nappes phréatiques et les cours d’eau. Dans le seul bassin de la rivière Chaudière, près de 45 000 tonnes de lisier sont déversés chaque année (Roy et Tulasne, 2003).

Même cet important ajout d’eau, la très grande quantité de fumier générée est problématique pour l’environnement. Ce fumier est la plupart du temps destiné à être épandu. Plus de 17 millions de kilogrammes de phosphores sont produits par les élevages actuels de porcs alors que la capacité d’absorption des sols cultivés n’est que de 8 millions année (Roy et Tulasne, 2003). Il n’est donc pas étonnant qu’un excédent de lisier et des contaminants qu’il contient ait à plusieurs reprises été observé dans plusieurs bassins versants du Québec (Fallu, 2007).

Avec ce fumier, une charge excessive en nutriments atteint les cours d’eau. Tel que le montre le tableau 1, les impacts négatifs associés à ce trop gros apport en éléments nutritifs sont variés.

Tableau 1            Principaux impacts des éléments nutritifs sur l’environnement

Sur le milieu aquatique
Diminution de la quantité d’oxygène dans l’eau
Augmentation de la turbidité
Diminution de la luminosité
Sur la flore
Prolifération d’algues et autre plantes aquatiques (favorise l’eutrophisation)
Sur les vivants (organismes, poissons, animaux)
Diminution de la diversité biologique (mort de certaines espèces plus fragiles et remplacement par d’autres plus adaptées)
Mortalité (par suffocation due à la diminution des réserves d’oxygène)
Pollution des frayères
Sur l’humain
Irritation (des yeux, de la gorge, du nez ou de la peau)
Fièvre, nausées, vomissements et diarrhée

(Tiré de : Coote et cie, 2000)

Notons également que près de 50 % des enfants élevés sur le site d’un élevage industriel de porcs souffrent d’asthme et que les enfants élevés à proximité d’un tel site sont deux fois plus susceptibles que le reste de la population de développer cette maladie respiratoire (Foer, 2006).

Phénomène d’une ampleur grandissante, ces énormes quantités de phosphates et de nitrates entraînent le vieillissement des lacs, aussi appelé eutrophisation. Dans les faits, l’eutrophisation est un phénomène tout à fait naturel : il s’agit du de l’enrichissement graduel d’un lac en matières nutritives, ce qui se produit normalement sur une longue période de temps. Toutefois, il peut se voir accélérer par un apport trop important en matières nutritives. Ainsi, mentionnons que le phosphore est naturellement peu présent dans les eaux de surface et que les grandes quantités qui s’y retrouvent maintenant proviennent d’activités anthropiques. Ce phosphore tire principalement sa source de l’engrais, du fumier et du lisier, chacune de ces sources étant associée à l’élevage animal.

Selon le Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC), le vieillissement prématuré est l’une des principales menaces qui pèsent sur les lacs situés en milieu agricole (MDDELCC, 2016). Année après année, de nombreux lacs du Québec sont envahis par les cyanobactéries, ces algues bleu-vert de si mauvaise renommée, et font l’objet d’efforts concertés nécessitant des ressources considérables de la part des municipalités et du gouvernement.

L’article 35 du Règlement sur les exploitations agricoles (REA), qui découle de la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE), énonce l’obligation, pour un exploitant agricole, de réaliser un bilan phosphore. Ce bilan vise à vérifier que la quantité de matière fertilisante épandue sur une terre n’entraîne pas le dépassement de la quantité de phosphore prévue à l’annexe 1 dudit Règlement. Sont pris en considération le phosphore produit par le cheptel animal ainsi que les autres matières fertilisantes.

La quantité de phosphore devient ainsi l’unique critère servant à déterminer la quantité de déjections animales à épandre. L’obligation de réaliser ce bilan amène les exploitants agricoles à adopter diverses stratégies de réduction du contenu en phosphore du fumier. Par exemple, une moindre quantité de phosphore dans la nourriture des animaux d’élevage constitue l’une de ces voies de contournement. Malheureusement, cette méthode augmente les risques de fractures de ces infortunés êtres. Toujours en quête d’autres voies de contournement, les chercheurs travaillent également à la production d’un cochon transgénique dont les nouveaux gènes auraient une action sur le processus de digestion, éliminant ainsi le phosphore des excréments.

Le succès de tels subterfuges permet l’épandage d’une plus grande quantité de fumier et occasionne, par conséquent, le rejet à l’environnement d’une plus grande quantité des autres polluants contenus dans le fumier et qui ne sont pas, eux, pris en compte par le REA. La liste est aussi longue qu’alarmante : ammoniaque, méthane, sulfate d’hydrogène, monoxyde de carbone, cyanure, nitrates, métaux lourds, antibiotiques et résidus de médicaments sont au rendez-vous, sans compter une panoplie d’agents pathogènes microbiens dangereux pour l’humain : salmonelle, cryptosporidium, giardia et différents streptocopes.

Ne prendre que le phosphore en considération pour établir les seuils d’épandage à respecter est insuffisant et dangereux. Une telle omission laisse dans l’ombre l’impressionnant tableau de polluants qui accompagnent le fumier. Un prise en compte de l’ensemble de cet inquiétant cocktail permettrait non seulement la mise en place de mesures environnementales adaptées, elle lèverait également le voile sur ce qui n’est que l’un des nombreux et sinistres impacts sur l’environnement que cause la consommation d’êtres animaux.

 

Références

CIPRIANI, J-P. (2016). Le porc du Québec à l’assaut de la Chine. L’actualité, 31 mai 2016. Disponible en ligne: http://lactualite.com/lactualite-affaires/2016/05/31/le-porc-du-quebec-a-lassaut-de-la-chine/ (site consulté le 15 avril 2017).

COALITION EAU SECOURS! (2006). Portrait de la production porcine au Québec. Disponible en ligne : http://eausecours.org/esdossiers/portrait_production_porcine.pdf (site consulté le 15 avril 2017).

COOTE, D.R., GREGORICH, L., J. 2000. La santé de l’eau. Agriculture et agro-alimentaire Canada. 185 pages.

FALLU, M-A. (2007). Les cyanobactéries dans les lacs québécois : un portrait de la situation selon les chercheurs du GRIL. FrancVert. Le webmagazine environnemental. Disponible en ligne : http://www.bape.gouv.qc.ca/sections/mandats/Trois_Lacs/documents/DB19.pdf (site consulté le 15 avril 2017).

FOER, S. 2006. Faut-il manger les animaux? Éditions de l’Olivier. 363 pages.

GOUVERNEMENT DU CANADA, 2016. Aperçu de l’industrie laitière canadienne à la ferme. Centre canadien d’information laitière. Disponible en ligne : http://www.dairyinfo.gc.ca/index_f.php?s1=dff-fcil&s2=farm-ferme&s3=nb (site consulté le 15 avril 2017).

MINISTERE DU DEVELOPPEMENT DURABLE, DE L’ENVIRONNEMENT ET DE LA LUTTE CONTRE LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES. (MDDELCC, 2016). Le Réseau de surveillance volontaire des lacs. Disponible en ligne: http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/rsvl/methodes.htm (site consulté le 15 avril 2017).

PEW COMMISSION ON INDUSTRIAL FARM ANIMAL PRODUCTION (PCIFAP, 2006). Environement. The Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health. Disponible en ligne: http://www.ncifap.org/issues/environment/ (site consulté le 15 avril 2017).

ROY, AM, et TULASNE, P. (2003). Végétarien… mais pas légumes! De nouvelles habitudes pour un monde en santé. Éditions Publistar. 247 p.

STATISTIQUES CANADA, 2006, Profil géographique de la production de fumier au Canada, 2001, no 21-601-M au catalogue, (site consulté le 15 avril 2017).

 

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